7h59.
Le réveil sonne. Tu ouvres les yeux pour vérifier l'horreur et les referme aussitôt après avoir éteind ce coq en plastique.
8h25.
Tu te lèves pour de bon, te rends aux chiottes et essayes de ne pas en mettre à côté. Récuré, rasé, parfumé, tu avales un peu de jus de fruits et pars à l'assaut des 500 marches d'escalier en descente qui te mèneront sur ton lieu de travail.
9h03.
Tu arrives tout sourire à la réception et tout le monde te le rends bien. La journée va commencer.
9h37.
Tu as déjà mal aux bras. Normal, vous avez déjà essayé de briser la neige gelée d'une terasse de restaurant ? Surtout que c'est le troisième jour d'affilée.
9h46.
Ton télephone professionel sonne. Un client est arrivé. Tu lâches ta pelle de malheur et fonces lui donner ton plus beau sourire. Tu tentes de lui subtiliser sa valise, sans succès. Cet enfoiré veux porter ses slips kangourous tout seul. Tu n'auras pas de pourboire.
10h04.
2 ampoules ne s'allument plus au 3ème étage. C'est pour ta pomme.
10h12.
Il n'y a plus de transformateurs neufs dans la réserve. Tu vas le signaler à ta directrice en ajoutant que ça t'arranges bien parce que tu n'as pas envie de choper le 220.
10h42.
Quinze japonais descendent d'un minibus avec leurs matériels de skieurs professionels. Tu te retrouves à transporter une demi-tonne de bagages comprenant des housses énormes avec skis et chaussures, tellement lourdes que tu leurs demandent s'il n'y a pas un macchabé dedans. Ces Japonais n'étant pas très bavards et carrément pingres, tu seras bien content d'en avoir terminé avec tes auréoles sous les bras.
11h40.
Tu attends. C'est la 2ème clopes que tu te grilles sur la terasse glacée en 10 minutes. Le stagiaire qui te donne un coup de main t'en proposes régulièrement.
12h.
Vite, tu as un quart d'heure pour bouffer en compagnie de tes collègues de boulot. Tu passes le sel au chef-barman et le pain à l'assistante maître d'hôtel en détendant l'atmosphère. Le maître d'hôtel te payes une Benson & Hedges pour clôturer le repas et tu repartiras d'aussi sec briser la patinoire-terasse sous les yeux moqueurs des skieurs dont bouffer est l'heure.
13h09.
Tu as envie de cirer les 2 petits cons de Russes bourgeois qui t'imitent avec une pelle en plastique. Svazdrovia!
13h38.
Le vieux américain te donne 4 euros. Tu viens de porter sa minuscule valise jusqu'à sa voiture. Tu rentres en sifflotant. C'est entre une conso et un paquet de cigarettes. C'était mérité, parce que tu as du écouter patiemment ses conseils de déneigement dans un anglais enrobé d'un accent Texan.
14h29.
On te demande d'amener une planche en bois dans le parking souterrain, d'aller chercher la voiture classe de l'entraîneur Canadien puis d'aller donner un chèque au restaurant du bout de la station juste avant qu'un avocat Suisse ne quitte l'établissement pour rentrer chez lui. Tu fulmines un peu contre la perte des potentiels pourboires qui iront grossir la maigre paye du stagiaire t'ayant remplacé.
15h30.
Le sona est en rade. Tu lâches ta glace qui commences à te chauffer les oreilles et monte en compagnie de la directrice au 4ème étage. Tu comprends rien au schéma électrique du variateur digital commandant la température de chauffe du sona. Tu décides de déléguer ça à l'électricien. La dernière fois que tu l'as vu, il proférait des injures du haut de son escabeau pour déclarer sa frousse de choper le 220.
15h39.
Tu trouves enfin l'électricien en train de s'en griller une devant le DownTown, seul pub du village Mottaret. Tu le rejoins et attaque à discuter de l'Afrique, des problèmes sociaux, de la paire de skis incrustée de diamant au tarif de 22000 Euros, de Bigard et du 11 septembre. Assez rare de trouver quelqu'un ici pour évoquer des sujets sérieux tellement une grande partie de la jeunesse saisonnière ne pense qu'à se dépraver.
Celà dit, ce brave homme a 56 ans.
16h.
Tu n'en peux plus de porter des bagages. Tu es en train d'entasser des sacs remplis de vêtements chaud dans l'ascenceur en priant pour que la paire de skis posées en équilibre contre un mur ne tombe pas sur le pied d'un client. Le temps que tu ramènes la valise que Madame avait innocemment laissée au bout de la pièce, l'ascenceur se referme et monte au 5ème, appelé par le vieux Finlandais qui ne pourra pas monter dedans. En attendantant qu'il redescende, la paire de skis se casse la gueule.
16h45.
Tu pètes la dalle. Tu discutes voyage avec la réceptionniste et un client en profite pour demander sa voiture. Tu fonces au garage puis revient dare-dare au volant de la dernière Passat boîte automatique. Agréable à conduire à l'écoute de Station Méribel FM. Tiens, ça te donne une idée.
Un frein à main dans le virage ?
17h12.
Tu vas ranger les pelles à neige dans la réserve en saluant les commerçants ou saisonniers voisins qui deviennent petit à petit familier. Il fait nuit et -1°C. Tu sens que tu vas choper la crève.
17h47.
Tu discutes avec ton pote barman du projet de ce soir. Il t'invite à sortir au "Loft" à Méribel centre. Tu dis non parce que tu es là pour ECONOMISER, parce que tu y es allé il y a 3 jours et n'y a point vu d'ambiance, parce que tu commences exceptionnellement demain à 7h45.
Puis parce que ton corps ne supporte plus aussi bien qu'avant les abus et ton écureuil-DSK encore moins.
18h.
Tu pousses un soupir de soulagement. La journée est terminé. Cependant, il est l'heure pour tout le monde de passer à table. Purée-sanglier au menu. Tu choppes un accès à internet via la wifi gratuite de l'hôtel pour un court surf puis attaque le retour au studio.
18h55.
Tu arrives sur les genoux et appuye sur le bouton de l'ascenceur dans un ultime effort. C'est un supplice de monter 500 marches d'escalier en montagne.
20h34.
Ton colloc se sert rhum sur rhum alors que ton voisin aspire de la fumée à travers une bouteille en plastique. Tu sors de ton bain brûlant et constates que ton pénis a réduit de volume. Tu remets tes boucles d'oreilles et enfile ton plus beau T-shirt.
22h56.
Tu viens de perdre au billard et ne veux pas boire la 3ème tournée de shooters que le cuistot a commandée. Non, tu ne tomberas pas dans cette facilitée abrutissante qui est le slogan des bringueurs : drogues et alcools ont pris le monopole.
01h23.
Ton colloc complètement défoncé jusqu'aux narines vibre sur un morceau de Janis Joplin en reprenant ses cris à tue-tête. Tu espères que les voisins ne l'entendent pas alors que le cuistot, voisin pour le coup, s'endort sur la table en marmonnant des mots étranges :"Taper une douille..."
02h30.
Ca y est, l'appart est plus calme, le voisin rentré et ton colloc étendu sur sa couche. Tu peux songer à t'endormir en lisant "Les Fleurs du Mal".
02h36.
Tu vas finir ta page et poser le livre lorsque ce fameux colloc barman se relève pour utiliser cette non moins fameuse bouteille en plastique remplie au tiers d'une eau marron trouble. Tu observes l'accoutumance monstrueuse de ce gentleman et en conclut, avant de t'endormir en constatant combien c'est pas gagné, que la liberté totale peut se résumer à l'absence de dépendance et la possibilité d'avoir le choix...